KANT: UNE ÉTHIQUE DU DEVOIR ET DE L’AUTONOMIE DE LA VOLONTÉ

KANT: UNE ÉTHIQUE DU DEVOIR ET DE L’AUTONOMIE DE LA VOLONTÉ

L’étude des conceptions morales d’Aristote et de Hume ont permis de nous initier à certains des enjeux philosophiques de l’éthique et du politique. C’est ainsi qu’en nous appuyant sur l’empirisme moral de Hume nous avons cherché à comprendre quelle était la source de la morale, autrement dit notre questionnement visait à clarifier, du point de vue de la subjectivité, ce qui nous motivait à agir, nos sentiments ou notre capacité à raisonner. Aristote nous a, pour sa part, amené à réfléchir à la signification qu’il associe à l’idée de vertu ainsi que ses liens avec le bonheur compris en tant que fin suprême de toutes nos actions. La conception philosophique issue de l’Antiquité grecque nécessitait que nous nous familiarisions avec le principe de finalité. Un concept indissociable de l’importance que joue, sur le plan de l’activité rationnelle caractérisant l’humain, notre capacité à envisager des rapports de moyens à fins. Nous avons aussi cherché à dégager les conséquences politiques de ces éthiques de la vertu et du sentiment en montrant par quelles voies elles ont pu influencer la constitution de normes sociales en relation avec les institutions. Il est intéressant de remarquer que le texte de Kant intitulé Fondements de la métaphysique des mœurs, que nous allons étudier, est paru entre la Révolution américaine (1776) et la Révolution française (1789) et qu’en fait il participe des idéaux propres au Siècle des Lumières. Ce que nous appelons aujourd’hui « les droits humains universels » trouvent en grande partie leur source dans la philosophie de Kant. Ces différents aspects de notre questionnement ont leur importance pour envisager l’éthique du devoir du philosophe de Königsberg.

Deux choses remplissent le coeur d’une admiration et d’une vénération, toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. […] – Immanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788.

« Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi! » Le rationalisme de Kant laisse peu de place à la poésie, et pourtant c’est dans cette délicate formule que se condense le cœur de sa doctrine. Au point qu’elle sert d’épitaphe sur la tombe du philosophe. Quelle est donc la relation entre les étoiles et la morale ? Le ciel étoilé renvoie ici à la connaissance de l’univers, la loi morale à celle du Bien et du Mal. Toutes deux me mettent en présence de quelque chose de grandiose, d’incommensurable. La voûte céleste, sidérante, m’arrache à mon environnement quotidien pour me rattacher à l’infini de l’espace et du temps. La présence d’une conscience morale en moi, capable de me faire agir à l’encontre de mes penchants ou de mes intérêts, m’élève au-dessus de ma condition animale d’être sensible. Car c’est un fait pour Kant: il existe un sens intérieur du devoir (qu’il appelle loi morale) qui paraît me relier à un ordre de valeurs suprasensibles, auxquelles je n’ai accès que par l’esprit. Plus profondément, le ciel et la morale attestent tous deux de la présence absolue de la loi. La connaissance humaine découvre, en effet, aux yeux de Kant, la connexion régulière entre les choses, tandis que la morale se présente en l’être humain sous la forme d’un impératif rationnel et universel. C’est donc cette double révélation de la loi en nous et hors de nous qui nous fait participer à l’infini, à un règne des fins, et qui introduit une forme de sublime dans la conscience de notre existence.  Examinons tout cela en déclinant les principales oppositions ou points de vue qui forment l’architecture de la pensée kantienne.

Opposition 1 (points de vue) : monde intelligible versus monde sensible

Dans sa Critique de la raison pure (1781), Kant s’est attaqué au problème de la connaissance afin d’en éclairer la portée, d’en délimiter l’étendue et l’usage légitime. Voilà tout le sens de son projet critique. Il tente dans ce premier des trois traités critiques – les deux autres étant la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790) – de répondre à la première des trois grandes questions par lesquelles il résume l’ensemble de l’entreprise philosophique : 1) Que puis-je connaître? 2) Que dois-je faire? 3) Que m’est-il permis d’espérer?  Ces questions visent en somme à cerner la nature humaine et déclinent la question anthropologique Qu’est-ce que l’Homme ?  Kant entreprend donc, un peu à l’instar de Hume qui sera de son aveu même celui qui l’a réveillé de son sommeil dogmatique, de mener une enquête sur l’esprit humain, sur ses différentes facultés. Il procède ainsi à une distinction entre un usage théorique de l’entendement (raison pure théorique) et un usage pratique (raison pure pratique). En matière théorique, Kant retient en partie la leçon de l’empirisme : le savoir se limite au domaine de l’expérience possible, celle du témoignage des sens. Dans ce domaine nous pouvons connaître les phénomènes grâce aux intuitions sensibles dont l’entendement possède malgré tout les formes a priori de l’espace et du temps et qu’il organise grâce à des concepts a priori (catégories de la quantité, qualité, relation et modalité). En revanche, nous ne pouvons pas avoir une intuition intellectuelle du monde en lui-même (les choses en soi ou noumènes) puisque nous n’atteignons que des objets construits par notre équipement sensoriel ainsi que par une disposition innée (a priori) de l’entendement: l’expérience sensible ne saurait nous faire accéder au monde intelligible ou nouménal, mais uniquement au monde phénoménal (tel qu’il nous apparaît). Loin d’avoir son principe dans le monde intelligible, le monde sensible a sa propre rationalité (le déterminisme) qui ne relève pas de celle du monde intelligible. Le domaine de la Nature (soumis entièrement à des lois déterministes) et le domaine de la Liberté doivent par conséquent être distingués soigneusement.
Cela implique un dualisme de l’être humain : comme phénomène, il est soumis à la causalité et donc aux lois régissant l’expérience; comme sujet moral, il exerce la liberté de se déterminer lui-même par la représentation de lois que sa raison détermine. Si la connaissance théorique exclut de son usage légitime tout ce qui appartient à un monde intelligible (notamment les idées du Moi,  de la Liberté, du Monde – comme choses en soi-  et celle de Dieu), la raison dans son usage pratique retrouve ces objets intelligibles (transcendantaux) à titre de croyances ou plutôt de postulats légitimes pour l’action.

 Opposition 2 ­­­­(moralité) : devoir versus inclination [1]

Cette distinction est importante car elle nous permettra de mettre en lumière ce que représente la valeur morale d’une action. Mais comme nous avons l’habitude d’évaluer les conséquences de nos actions, le raisonnement de Kant pourra nous apparaître contre-intuitif. En fait, il nous faut apprendre à considérer l’intention définissant le mobile de l’agir pour arriver à nous situer dans la perspective kantienne. Les premières pages de l’extrait que nous étudions présentent cette opposition entre devoir et inclination de manière à nous aider à penser ce que signifie agir par devoir, autrement dit en faisant ce qu’il faut parce qu’il le faut, à la différence d’agir conformément au devoir. Il s’agit là au fond de la distinction entre un motif d’agir déterminé de l’intérieur de la conscience de l’agent et un motif (Kant emploie plutôt dans ce cas le terme mobile) qui ne serait qu’extérieur à elle, en quelque sorte déterminé par des causes internes ou externes, mais qui toutes relèvent de la sensibilité (inclinations sensibles).  Cette caractéristique essentielle du devoir moral, expression d’une raison pure pratique, explique ce qu’on a appelé le rigorisme de Kant. La morale kantienne est rigoriste en ceci que la volonté n’est bonne que par sa forme (nous verrons plus loin les formules ou maximes par lesquelles elle s’exprime) et non par son contenu (ou sa matière). Ne doit en effet se mêler au vouloir rien d’autre que le motif rationnel d’obéir au devoir, rien d’autre que l’intention d’agir par respect de la loi morale, à l’exclusion de tout mobile de la sensibilité (inclinations, passions, intérêts). Or, nous dit Kant, une telle action ne se constate pour ainsi dire jamais dans la réalité de l’agir humain. On ne peut jamais être le spectateur d’une action accomplie par pur respect du devoir, car on ne peut jamais être certain qu’aucun autre mobile impur ne s’y mêle.  Le devoir – et la liberté qu’il suppose (voir infra) – n’est pas un concept empirique et on ne saurait donc citer aucun exemple de fait moral, aucune action qui soit véritablement la réalisation du devoir. Puisque ce n’est pas un fait d’expérience, il ne peut être connu non plus du sujet par un effort introspectif (psychologique). Dans les faits, Kant nous prévient donc que le meilleur signe – et non la preuve – d’une action authentiquement morale est lorsque celle-ci va à l’encontre de nos inclinations sensibles, qu’elle prend le contrepied de nos intérêts égoistes. Précisons, à l’encontre d’une interprétation courante et caricaturale de ce rigorisme, que Kant ne veut pas dire par là qu’on ne peut joindre des sentiments au fait d’accomplir son devoir – on peut éprouver de la joie et de la satisfaction en même temps que l’on agit moralement, c’est-à-dire par devoir -, mais ce cas de figure « brouille les pistes » en quelque sorte en ne permettant pas d’isoler la pure moralité du vouloir.

Opposition 3 (liberté) : autonomie versus hétéronomie

La volonté obéissant au devoir est, enfin, une volonté autonome, trouvant en elle-même sa loi.  Tel est, chez Kant, le principe de l’autonomie de la volonté, propriété qu’a cette dernière de se donner à elle-même sa législation. Ce qui est la liberté.  Alors que l’hétéronomie désigne l’obéissance à une loi extérieure au sujet, n’émanant pas de sa volonté, l’autonomie est le fait d’obéir à sa propre loi. Ce qu’il faut comprendre par cette distinction fondamentale entre autonomie et hétéronomie, c’est que pour Kant une action qui serait posée en réponse à une inclination (un besoin, un désir, une passion), laquelle est par définition sensible et liée au corps, ne saurait être qualifiée de morale puisqu’elle serait hétéronome..  Cependant, la liberté n’est pas un objet de connaissance empirique (connaissance dont la Critique de la raison pure a solidement légitimé l’usage en la fondant sur l’expérience possible, grâce aux formes de la sensibilité – espace et temps – et aux catégories de l’entendement). Elle ne peut jamais être prouvée directement par l’expérience. Comment la connaît-on alors ? Kant la pose comme postulat de la raison pratique, car sans cette liberté, en d’autres termes sans cette autonomie de la volonté, le devoir (la loi morale) serait impossible. C’est ainsi que la réalité ou le fait brut de la loi morale (les commandements du devoir) est ce par quoi la liberté nous est connue et, réciproquement, la liberté apparaît comme ce qui rend possible la loi morale. C’est ce que Kant exprime par les formules latines suivantes: la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté alors que celle-ci est la ratio essendi de la loi morale.[2]  C’est aussi ce qui autorise Kant à proclamer cette chose étonnante, à savoir que je peux parce que je dois ! Autrement dit, Kant reprend ici à son compte le célèbre adage ‘’à l’impossible nul n’est tenu!”  Le devoir moral est à notre portée;  il ne saurait outrepasser notre pouvoir d’agir.

Opposition 4  (raison) : Impératifs catégoriques versus impératifs hypothétiques

Dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, Kant soutient que de tout ce qu’il est possible de concevoir en ce monde, il n’est rien qui puisse être regardé, sans restriction, comme bon absolument, si ce n’est une bonne volonté, c’est-à-dire une intention absolument pure, bonne sans restriction.

Mais comment s’exprime-t-elle dans la conscience du sujet moral? La bonne volonté nous renvoie ainsi à la forme du vouloir; cette forme est celle de l’impératif catégorique, que Kant distingue d’un impératif hypothétique.

Un impératif est hypothétique lorsque le commandement énoncé est subordonné à une hypothèse ou à une condition (si tu veux ceci, tu dois faire cela!)

Il est catégorique lorsqu’il ordonne sans condition, lorsqu’il vaut en lui-même, indépendamment de toute hypothèse et de toute condition (fais ce que dois, advienne que pourra!)

Dans le premier cas, la maxime (le précepte subjectif) du vouloir énonce un moyen pour un résultat. Dans le second, la maxime énonce le devoir lui-même, sans égard à aucune fin ou objectif à réaliser.

Kant stipulera l’impératif catégorique dans la formule fondamentale suivante : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Cet impératif énonce l’universalité de la loi morale en termes subjectifs, c’est-à-dire du point de vue de l’individu qui agit, d’où sa forme verbale impérative à la 2e personne du singulier. Il enjoint d’universaliser la maxime de son action pour que celle-ci soit véritablement morale. Il s’agit donc d’un test d’universalisation comme critère de la moralité de mon vouloir et de mon action. On voit bien par là le caractère formel de l’éthique kantienne, laquelle ne fournit jamais de matière (de contenu particulier) à la volonté. Seule importe la forme universalisable de ma volonté, condition absolue pour qu’elle soit bonne.

 La seconde formule de l’impératif catégorique, que Kant nomme le principe pratique suprême, concerne le respect de la personne, de l’être raisonnable comme fin en soi possédant une valeur absolue, à la différence des choses (mais aussi de tout être non raisonnable, non doué de raison) qui ne sont que des moyens. Il l’énonce dans des termes découlant en quelque sorte de la formulation fondamentale :

  « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne d’autrui, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme moyen »

[1] La série des oppositions utilisées pour développer la conception de Kant est tirée du chapitre 5 du livre intitulé Justice de Michael J. Sandel, page 188.

[2] La ratio cognoscendi (raison connaissante) est ce qui fait connaître ou découvrir et la ratio essendi (raison d’être) est ce qui fait être, la condition de possibilité d’une chose.