Le libéralisme de John Rawls ou la justice comme équité
Le débat contemporain autour de la question de l’égalité et de ce qu’on appelle souvent le désir de reconnaissance des individus et des groupes au sein de la société s’est beaucoup cristallisé dans deux doctrines de philosophie politique que nous venons de voir : le libéralisme et le communautarisme. Bien que ces théories expriment des positions assez extrêmes, la plupart des représentants de ces courants adoptent des vues plus nuancées tout en se rattachant malgré tout à l’un de ces camps.
On associe par exemple John Rawls, Will Kymlicka, Ronald Dworkin ou Jürgen Habermas aux thèses libérales en ce qu’ils accordent une priorité au juste et aux droits individuels. Ils peuvent en ce sens être rattachés à la tradition des penseurs du libéralisme classique, tels Locke, Kant, Tocqueville et Mill. De leur côté, Michael Walzer, Michael Sandel, Charles Taylor et, de façon plus marquée, Alasdair MacIntyre, sont en revanche liés à des positions communautariennes qui donnent plutôt la priorité au bien, à une éthique des vertus et à la communauté comme lieu vivant d’appartenance et de constitution des identités. En ce sens, ils s’inscrivent dans la tradition d’Aristote et même, dans une moindre mesure, dans celle de Hume.
Nous avons vu que, pour les penseurs libéraux, le meilleur moyen pour les individus d’être reconnus dans leurs droits et leur identité est de confier à l’État le rôle de garant de la liberté de choix des individus quant à la poursuite de la vie bonne. La fonction de l’État libéral consiste donc essentiellement à assurer à chacun, de manière égale, cette liberté, et nullement d’imposer ce que serait cette vie bonne ou le bonheur individuel, ou encore de construire une société définie selon des idéaux ou des valeurs substantielles. En somme, le libéralisme soutient que la mission ultime de l’État (le gouvernement, les institutions et les lois) consiste à aménager une justice égale (normes et procédures) afin que ses membres puissent librement rechercher pour eux-mêmes leur bien et leur bonheur privés. Cet État doit par conséquent demeurer strictement neutre en matière morale, du moins quant à la définition substantielle des valeurs et des genres de vie. Selon les penseurs libéraux, il serait injuste qu’il en soit autrement dans nos sociétés devenues pluralistes, où règne un polythéisme des valeurs, tant sur le plan moral, que sur les plans culturel, religieux ou spirituel. Le pluralisme conduit alors à laisser la plupart des enjeux éthiques (appelons-les substantiels par opposition à formels ou procéduraux) hors de la sphère publique ou politique. C’est la raison pour laquelle les penseurs libéraux, comme Rawls, refusent de faire une théorie morale englobante ou complète (comprehensive) du bien et qu’ils se limitent à une théorie politique compatible avec une éthique du juste. On pourrait, pour simplifier, décrire celle-ci comme une conception politique du bien (donc essentiellement de nature publique), à la différence d’une conception morale du bien (donc surtout de nature privée ou communautaire), laquelle reflétera les valeurs précises des individus et de certains groupes ou communautés particulières auxquelles ils adhèrent sur la base de ces valeurs partagées. Cela tout en demeurant au sein d’une société pluraliste, neutre et donc tolérante par rapport à ces choix distincts. Dans le domaine politique – pour le dire autrement, dans l’espace civique -, le juste, défini comme le bien commun impartial et universel régi par des normes communes, aurait selon le libéralisme priorité absolue sur le bien relatif et particulier, perfectionniste, qui à ce titre doit être relégué à la sphère privée.
Le philosophe américain John Rawls (1921-2002) appartient résolument à la tradition du libéralisme. Dans son ouvrage phare de 1971, Theory of Justice, il recherche des principes en mesure de procurer aux sociétés pluralistes une coexistence juste et équitable des individus et des groupes qui composent ces dernières. C’est dans ce but que Rawls imagine un processus fictif de délibération, la position originelle[1], grâce à laquelle les principes de base d’une association politique seraient définis. Pour que ces principes soient justes, il faut en effet supposer que les personnes délibérant sur les termes fondamentaux de ce « contrat social » soient placées derrière un voile d’ignorance quant à leur situation particulière, leur identité, en somme l’ensemble de leurs caractéristiques, et ce afin de garantir leur impartialité au cours de l’élaboration des principes de justice.
Or, dans cette position originelle dans laquelle les identités particulières (physiques, psychologiques, socioéconomiques, etc.) sont mises entre parenthèses, Rawls avance que seules des règles universellement justes et avantageuses pour l’ensemble des individus émaneraient de la discussion. Ces principes premiers de justice seront une liberté égale pour tous et l’équité, formulée tel un principe de différence rétablissant l’égalité des chances.
[1] Notons que cet état fictif est directement inspiré de l’état de nature de J.-J. Rousseau. De façon générale, la philosophie politique de Rawls est l’héritière du contractualisme (Hobbes, Locke, Rousseau, voire Kant) qui utilise une fiction méthodologique pour penser l’association politique comme un pacte conclu entre des individus préexistants à celui-ci, comme s’ils étaient d’abord dans un état de nature.