Une critique de l’égalitarisme libéral
L’égalitarisme radical de Kai Nielsen
« Si nous sommes raisonnablement clairvoyants, si nous aimons la liberté et la démocratie, alors nous serons aussi égalitaristes. La liberté et la démocratie souffrent nécessairement des inégalités de pouvoir. Ma thèse est que l’égalité, la liberté, l’autonomie, la démocratie et la justice se tiennent toutes ensemble. », K. Nielsen, Equality and Liberty, 1985
La conception égalitariste radicale de Kai Nielsen représente un courant important de la philosophie éthique et politique contemporaine par l’idéal de justice (potentiellement universelle) qu’elle promeut. Elle est une critique à la fois du libertarisme et de l’égalitarisme libéral. L’égalitarisme radical reproche d’une part au libéralisme (celui de J. Rawls et de R. Dworkin par exemple) d’institutionnaliser les inégalités en acceptant l’État-providence de la démocratie libérale capitaliste avec les formes d’exploitation qu’il implique. Il dénonce d’autre part la thèse libertarienne consistant à identifier la liberté à la liberté capitaliste du marché (vision néolibérale) en érigeant la liberté individuelle et le droit de propriété en droits naturels absolus.
S’inscrivant dans la lignée de Marx, Kai Nielsen soutient que seul le socialisme est en mesure de s’opposer à une conception de la liberté faite de divisions et de dominations de classes. L’égalitarisme radical implique par conséquent la conception d’une société sans classes, c’est-à-dire sans inégalités économiques et sociopolitiques constituant des obstacles à la justice réelle. Afin de réaliser cet objectif, Nielsen prône la mise en œuvre de conditions matérielles, sociales et juridico-politiques telles que chaque individu ait une égale possibilité d’avoir une vie digne, où les perspectives d’épanouissement sur tous les plans seront véritablement égales pour tous.
La théorie de Nielsen vise donc à construire un modèle de justice sociale qui fait de l’égalité réelle des personnes humaines sa pierre d’assise. Pour ce faire, prenant ainsi part au débat opposant Rawls et Nozick, il énonce à son tour deux principes de justice:
- L’égalité morale : ce premier principe affirme l’autonomie morale des individus et leur égale liberté, ce qui signifie que chaque individu a droit à un traitement égal aux autres, qu’il soit considéré égal par nature. Cela implique aussi que tout individu doit pouvoir gouverner sa vie dans le respect de soi-même et donc que tous aient les mêmes droits sur les plans politique et économique (emplois et positions accessibles à tous).
- L’égalité de condition : ce second principe vise à instaurer une égalité de richesse entre les individus composant une société (idéalement toute la société mondiale) au moyen d’une redistribution des ressources en fonction des besoins de chacun.
Nielsen est conscient que ce modèle a surtout d’abord une valeur heuristique (il s’agit d’une idée régulatrice servant à orienter la pensée et l’action) et qu’il faut par conséquent envisager de manière abstraite dans un premier temps le problème de la mise en œuvre d’une société juste et égalitaire. Ce point de vue abstrait ou heuristique devrait être selon lui celui d’un agent moral neutre, à savoir libre, égal aux autres et rationnel. Nul doute selon Nielsen que cette personne impartiale serait bienveillante et en viendrait inéluctablement à accepter la thèse égalitariste.