INTRODUCTION
L’éthique, la morale, de quoi s’agit-il ? Un ensemble de valeurs, d’interdits, de devoirs et d’obligations, un horizon d’idéaux ? Toutes ces réponses sont possibles et valables à certains égards. Et qu’en est-il de la ou plutôt du politique ? Quels rapports avec le champ de l’éthique ? Le discours et l’action politiques devraient-ils être subordonnés à la morale ou constituer en fait un domaine autonome et en quelque sorte séparé des considérations éthiques ? Ces questions sont au cœur de la vie humaine depuis des siècles et elles ont reçu de multiples réponses dans l’histoire de la philosophie. Les domaines de l’éthique (ou de la morale – il n’y a pas lieu à cette étape de l’introduction de les distinguer) et du politique font partie du vaste champ de l’agir humain. Éthique et politique sont par conséquent des théories de l’action. Elles en constituent même les éléments les plus importants, le sommet dans l’ordre pratique. Comment déterminer en effet les choix à faire, les actions à entreprendre, en fonction de quelles valeurs ou normes, en vue de quels idéaux ? Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Une vie bonne ? Quelle est la société dans laquelle nous voudrions vivre ? Comment organiser le vivre-ensemble, le bien commun ? Selon quelle organisation du pouvoir politique ? Qui n’a pas, une fois dans sa vie, été contraint de remettre en question certaines valeurs morales, certains principes éthiques hérités de sa famille, de son milieu ou de sa tradition culturelle, ou encore certaines lois ou certaines logiques de pouvoir? Cette remise en question entraîne sur le sentier de la réflexion éthique et politique et oblige soit à redécouvrir le sens profond de ces valeurs morales ou de ces lois et à y adhérer librement bien que de manière plus critique, soit à les rejeter au profit d’autres valeurs ou principes jugés supérieurs parce que plus conformes à l’idéal que l’on se fait de l’existence humaine, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif. Il apparaît aussi que nos valeurs morales tout comme les principes organisateurs de la vie politique découlent fondamentalement de notre conception de ce qu’est un être humain et fait donc écho à une anthropologie philosophique qui les sous-tend. Or puisqu’il y a plusieurs conceptions de l’être humain – comme vous l’avez vu dans le deuxième cours de philosophie – il y a forcément plusieurs conceptions de la vie bonne et de la communauté humaine idéale. L’éthique et la philosophie politique sont précisément ces entreprises intellectuelles d’examen critique des normativités constituées, c’est-à-dire des systèmes moraux et des systèmes politiques.
Ce cours veut vous initier à quelques grandes théories éthiques et politiques de la tradition philosophique occidentale afin que vous puissiez à votre tour penser ces problèmes avec les outils appropriés et ainsi mieux user de votre liberté en déterminant de manière plus réfléchie et plus cohérente ce qu’il convient de faire – ou de ne pas faire – dans des situations relevant du choix moral ou concernant les choix politiques qui orienteront le vivre-ensemble. Bref, l’éthique comme la philosophie politique se penchent sur les fondements, les problèmes et les enjeux de l’agir humain.
1) Pour mieux comprendre et apprécier les différentes théories en éthique et en philosophie politique que nous aborderons dans ce cours, il est utile de commencer par le philosophe Aristote qui en a pour ainsi dire jeté les bases en Grèce antique. Son éthique perfectionniste des vertus et sa conception du souverain bien en morale et en politique sont restées des références incontournables et sont encore discutées et en partie reprises par de nombreux penseurs contemporains.
2) Nous enchaînerons avec la question du fondement de l’éthique et en quelque sorte celle de la source même de l’obligation morale. Raison ou sentiment ? David Hume, en empiriste radical, faisant reposer celle-ci sur le sentiment alors que Immanuel Kant soutenant que la loi morale est fondée et découverte par la raison. Un autre débat prolongeant celui du fondement met en jeu la finalité même de l’éthique : vertu ou bonheur ? Justice (rectitude, devoir) ou utilité, satisfaction ? Nous verrons l’opposition entre l’éthique du devoir (et de l’intention bonne) de Kant et l’éthique utilitariste (les conséquences avantageuses pour le plus grand nombre) de Jeremy Bentham et John Stuart Mill.
3) L’éthique, comme on l’a vu, a une dimension collective et a comme horizons l’action politique et l’organisation de la cité. Pour le courant dit communautariste (Alasdair McIntyre, Michael Sandel, Charles Taylor) le vivre-ensemble suppose une communauté de destin et des valeurs, des idéaux en commun, voire des mœurs et coutumes partagées. Selon cette philosophie politique, l’éthique des vertus doit imprégner et orienter l’action de l’État, lequel cherchera en quelque sorte à dire le bien à travers les lois et normes administratives. Au contraire, les théoriciens libéraux (notamment Jürgen Habermas et John Rawls), malgré de nombreuses différences par ailleurs, défendent une conception plus abstraite de la vie politique, aussi bien une vision du rôle de l’État qui pour l’essentiel doit demeurer neutre quant aux valeurs morales et convictions particulières (religieuses en particulier) coexistant au sein de la Cité. Seul un cadre normatif, délibératif et procédural garantissant en théorie cette neutralité est en mesure de concilier le pluralisme et la diversité ethnoculturelle avec l’ordre et la paix civils.
4) La discussion autour d’une société juste s’articule également autour de la question des rapports entre l’État et l’individu, entre le public et le privé. À la vision libérale d’un contrat social équitable théorisé par Rawls, lequel requiert un État relativement interventionniste, s’oppose la conception libertarienne de Robert Nozick pour qui le bien commun à toute fins utiles n’existe pas. Selon cette théorie de l’État minimal (ou minarchisme), seuls les individus sont les fiduciaires de leurs intérêts et de leurs droits. En contrepoint de ce débat, il sera intéressant de faire intervenir un tenant de l’égalitarisme radical comme Kai Nielsen. Partisan d’un socialisme démocratique, ce philosophe montréalais renoue avec un marxisme critique afin de penser une société véritablement juste, à savoir exempte d’inégalités.
5) Nous achèverons ce parcours théorique en abordant un concept fondamental de toute éthique, celui de responsabilité. Le philosophe allemand Hans Jonas en a proposé une formulation nouvelle dans son célèbre ouvrage Le principe responsabilité. À l’heure de la plus grave crise environnementale à laquelle est confrontée l’humanité, menaçant la survie même de la biosphère telle que nous la connaissons, dans une époque d’accélération formidable des changements technologiques au point de transformer l’image même de l’être humain, Jonas a mis de l’avant un nouvel impératif catégorique : le devoir de responsabilité prospective. Selon celle-ci, les êtres humains sont responsables individuellement mais surtout collectivement des conséquences des actions à venir et non uniquement de celles des actes déjà posés. Cette éthique débouche directement sur une philosophie cosmo-politique qui place l’ensemble du vivant au centre du souci concernant l’avenir.
6) Les trois dernières semaines seront consacrées à la présentation d’enjeux éthico-politiques plus concrets relatifs à certains champs d’éthique appliquée, soit l’environnement, la technoscience et l’art. Pour chacun de ces domaines, les principaux enjeux et débats seront illustrés brièvement à la lumière des théories vues au cours de la session. Cette dernière portion du cours servira à vous préparer adéquatement à la rédaction d’une dissertation éthique.