Le principe Responsabilité
Les penseurs antiques croyaient que les dégâts que l’être humain pouvait causer à la nature ne pouvaient être que superficiels. L’humanité ne pouvait en aucun cas en perturber l’équilibre[1]. Nul acte humain n’était en mesure d’en épuiser la fécondité. La terre comme la mer étaient sans âge et leur cycle perpétuel devait continuer pour toujours, à jamais imperturbable. Selon la mentalité antique, nul changement n’était voué à la permanence. La nature n’était pas un objet qui tombait sous la responsabilité humaine. Elle prenait soin d’elle-même et de l’être humain, en lui fournissant ce dont il avait besoin, dans son perpétuel renouvellement.
Or, de nos jours, à cause de notre puissance technique nous avons comme êtres humains un impact sur la biosphère et la possibilité de causer des dommages irréversibles à la terre. À la lueur de ces constatations, il faut que l’humain moderne révise son champ de responsabilité. Il faut une nouvelle éthique qui ne se limite pas à traiter des dilemmes moraux de tous les jours. Il faut réfléchir à une éthique qui peut assurer la pérennité d’une vie humaine authentique sur terre. La réflexion de Hans Jonas sur l’éthique est aujourd’hui d’autant plus intéressante que nous nous trouvons en pleine crise écologique, et que le transhumanisme a aujourd’hui la possibilité de transformer radicalement ce que nous entendons par « vie humaine authentique ».
La technique n’étant plus neutre en raison de son pouvoir potentiellement destructeur, une éthique qui vise à contrer ses dérapages potentiels est devenue nécessaire. Ce qui s’oppose à la technique ne peut pas être la raison. En effet, pour Hans Jonas, la raison a la caractéristique d’être inactive. Si la raison a un quelconque effet, c’est parce qu’elle a la possibilité de faire douter le sentiment de lui-même, lorsque la raison le contredit. Pour Hans Jonas, à l’instar de Hume, le premier moteur de l’action est le sentiment. Le sentiment qui doit guider la nouvelle éthique et la valider théoriquement est la peur. Seule la peur des conséquences potentiellement dévastatrices d’une nouvelle technologie peut être le moteur qui empêche l’humanité de s’engager dans une avenue potentiellement dévastatrice.
Cette éthique du futur de Hans Jonas est donc, au moins en partie, conséquentialiste : elle ne juge pas les actions sur la base des intentions des agents mais, comme l’utilitarisme, elle juge des actions en vertu de leurs conséquences. Or, il est possible pour l’utilitarisme de faire des calculs d’utilité (bonheur du plus grand nombre moins les peines) parce que cette éthique porte sur des cas connus. Il m’est prévisible d’anticiper la douleur causée lorsque je poignarde quelqu’un. Or, l’éthique de Jonas n’a pas le luxe de porter sur des situations où les conséquences sont connues d’avance. La technique recèle des possibilités qui n’ont jamais été observées auparavant. Pour ce faire, la nouvelle éthique doit se baser sur une science des prédictions. Il s’agit ici d’un conséquentialisme hypothétique, puisqu’on juge les nouvelles technologies en vertu des dommages hypothétiques qu’elles peuvent causer.
L’heuristique de la peur est la méthode qui sert à évaluer les nouvelles technologies. Lorsqu’une nouvelle technologie est créée, ses inconvénients et ses bénéfices nous sont inconnus. Pour surmonter cette embûche, Jonas nous incite à imaginer les conséquences hypothétiques de cette technologie. Par suite, à prêter davantage l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur[2]. Car il convient d’éviter l’Apocalypse, même au prix de rater de grands accomplissements[3]. Il convient de porter plus attention aux prophéties de malheur, car l’humanité n’a pas le droit à l’erreur. Ainsi, la considération du malheur potentiel se révèle un puissant mécanisme de délibération afin de décider ce que nous ne voulons pas.
Bref, bien que nous ne sachions peut-être pas dans quelle direction nous voulons que l’humanité aille, nous savons néanmoins dans quelle direction nous ne voulons pas la voir aller. Pour ce faire, il faut se laisser guider par l’exercice de la crainte. Face aux nouvelles technologies, il faut délibérément cultiver la crainte dans le but de stimuler la recherche scientifique des conséquences possibles, aussi bien de combler le manque de savoir quant aux retombées à moyen et long terme de nouvelles technologies. Ainsi, la peur imaginée devient-elle alors une partie essentielle des prises de décisions éthiques.
[1] Jonas, Hans, Le principe responsabilité, Les éditions CEC, 2007. p. 26
[2] Ibid., p. 73
[3] Ibid., p. 74