L’utilitarisme: une éthique conséquentialiste
Nous l’avons vu, le jugement moral peut porter sur l’action elle-même – et sur l’agent moral, l’individu qui agit – ou encore sur le résultat de celle-ci, ses conséquences, à tout le moins prévisibles. La question est alors de savoir si le bien et donc la vertu morale résident dans l’action juste en elle-même, issue d’une volonté, d’une intention bonne intrinsèquement ou, au contraire, dans les conséquences bonnes, heureuses, avantageuses, utiles de l’agir humain. Dans le premier cas, nous avons affaire à une morale du devoir ou déontologique. Kant est sans doute le théoricien par excellence et le plus illustre représentant de ce courant éthique qu’on peut désigner également comme des morales ou éthiques du juste. Dans le deuxième cas, il s’agit plutôt de morales conséquentialistes ou encore téléologiques (de telos, le mot grec signifiant une fin ou un but).
Aristote, Épicure, comme presque toute la tradition philosophiqe antique, Hume bien sûr et tout l’empirisme moral, appartiennent à cette catégorie, appelée parfois aussi morales ou éthiques du bien. Nous l’avons déjà examiné avec d’une part Aristote et Hume et d’autre part avec Kant, la différence fondamentale tient principalement à l’accent porté tantôt sur une finalité, un but extérieur qu’on se donne pour mission d’atteindre parce que jugé désirable en lui-même, valable, utile, le Souverain bien en somme (le bonheur pour Aristote ou l’utile pour Hume), qui par conséquent oriente de l’extérieur en quelque sorte toute la volonté, lui prescrivant ses buts et à bien des égards ses moyens mêmes (cf. Hume: la raison est la servante des passions), tantôt l’accent porte, comme chez Kant, sur l’intention bonne du sujet moral, mais surtout sur la forme de son vouloir, qui doit être vertueuse par elle-même, bonne inconditionnellement parce que motivée par devoir et par respect du commandement moral de la conscience subjective, de ce que Kant nomme l’autonomie de la volonté d’un sujet rationnel, celui-ci étant capable, grâce à une raison pratique qui lui confère un véritable libre-arbitre, d’émettre des impératifs catégoriques valant universellement.
L’éthique utilitariste que nous verrons avec Bentham et Mill s’inscrit complètement dans le premier courant, celui des morales téléologiques ou encore des éthiques du bien. La différence et l’originalité caractérisant l’utilitarisme c’est que ce bien (ou ce bonheur) est défini d’emblée collectivement, les conséquences évaluées moralement le sont selon le critère du plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Son premier théoricien, Jeremy Bentham, a subi l’influence directe des empiristes anglo-saxons tels Hutcheson et Hume, desquels sa pensée est très proche. Tout comme eux, il adopte une conception empirique et quasi scientifique de la nature humaine qui le conduira à partager le naturalisme moral de Hume, qui fait du sentiment moral une disposition naturelle qui s’exprime par les passions ou affections sensibles de l’être humain. Bentham définira à son tour le bien et le mal comme les sentiments (ou impressions dirait Hume) du plaisir et de la souffrance. Tout comme son illustre devancier, il considère que le moteur des passions, donc du vouloir, est la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur. Dans cette perspective, une action est morale dans l’exacte mesure où elle est utile à la réussite de cette fin, qu’elle contribue à l’atteinte de ce but. Tout repose donc sur le principe d’utilité. On dira qu’une action est utile quand elle accroît le bonheur général. Mais quel est ce bonheur? Fondateur de l’utilitarisme, Bentham définira ce bonheur essentiellement en termes physiques et psychiques selon un calcul quantitatif (sans distinction quant à la nature du plaisir, physique, esthétique ou intellectuel), John Stuart Mill – suivi par bien d’autres penseurs utilitaristes jusqu’à aujourd’hui, qui recoureront à d’autres critères plus complexes et plus nuancés – introduira pour sa part un critère qualitatif établissant une certaine hiérarchie entre les types de plaisir (notamment entre les inférieurs et les supérieurs). Quoi qu’il en soit de ces différences, par le caractère général du bonheur dont il est question chez tous les utilitaristes, leur définition du bonheur en termes collectifs fait que cette tradition éthique est peut-être plus que toute autre une réflexion sur le droit et la politique comme champs d’action sur la société en tant qu’elle est un agrégat d’intérêts individuels.