Libéralisme politique et communautarisme

Libéralisme politique et communautarisme

De l’éthique vers le politique ou l’inverse

Toutes les questions d’ordre éthique que nous avons envisagées depuis le début de la session impliquaient un arrière-plan politique. Le questionnement d’Aristote concernant la nature de la vertu nécessitait que nous prenions en compte la nature politique de l’être humain dans la mesure où l’atteinte du bonheur en tant qu’expression de l’excellence par l’individu était indissociable de la vie en société. Les analyses de David Hume, cherchant à comprendre ce qui nous motive à agir, impliquèrent l’idée de limiter la vivacité des passions individuelles contradictoires à partir d’une conception de la sympathie et de la bienveillance en tant que sentiments moraux et ferments du contrat social, sorte de croyance en la fiction d’une société forte et naturelle. Kant, pour sa part, en s’interrogeant sur la valeur morale du devoir, invitait à penser les idées de liberté, de personne et de dignité en s’appuyant sur notre capacité à raisonner afin que, par voie d’universalisation, nous puissions fixer comme horizon de la volonté bonne un règne des fins politique, fondement des « droits humains universels ». L’utilitarisme de Bentham suivi de celui de Mill, inspirés par l’empirisme moral de David Hume, se présentèrent comme une réflexion portant sur le jeu complexe d’une analyse conséquentielle des actions. Tout en définissant l’utile comme ce qui contribue au « plus grand bonheur pour le plus grand nombre », ces penseurs s’inscrivaient plus largement, par leur conception de la liberté individuelle, dans le courant libéral et progressiste  de leur époque (les Lumières et les premières révolutions industrielles). Nous voyons par là que la dimension sociale et politique de l’éthique renvoie aux rapports qu’entretiennent les individus avec l’État régulant, à travers lois et valeurs, le vivre-ensemble. En ce sens, dans le contexte de notre cours, un certain changement de perspective s’impose afin de mettre la dimension politique à l’avant-plan étant donné l’importance que représentent les enjeux modernes de la vie en société : pluralisme moral, individualisme, prégnance de l’économie, neutralité et/ou interventionnisme de l’État, communautarisme, sens à donner à la vie humaine, droits et devoirs. Dès lors qu’il s’agit d’organiser pratiquement la vie en société, les questions issues de la réflexion sur le bonheur et la vertu, trouvent échos dans les débats qui animent la vie politique, ce dont l’actualité dans les médias témoigne tous les jours. Charles Larmore, théoricien libéral, et Michael Walzer, proche du courant communautarien, sont deux penseurs contemporains qui participent de ces débats.

Le juste et le bien : nœud de la critique communautarienne

Manié avec prudence, le vocable « communautarisme » conserve une réelle pertinence. Même partie d’intentions politiques très différentes, la démarche des principaux auteurs communautariens obéit aux mêmes principes directeurs. Tous sont unis par une commune défiance vis-à-vis des principes du libéralisme politique, lequel ne tiendrait pas suffisamment compte, pour la formation de nos identités et de nos jugements politiques, de notre insertion dans une communauté. Le communautarisme s’appuie sur la conviction qu’on ne peut pas, comme le voudraient les libéraux, fonder une société exclusivement sur un respect des règles de droit et sur un attachement à des principes formels qui n’induiraient aucune reconnaissance de nos « significations partagées » et de nos systèmes de valeurs.

Axée sur le concept d’appartenance, une communauté politique ne repose pas seulement sur un lien coopératif mais est déjà constituée avant tout choix individuel. À la différence des associations volontaires ou des attachements contingents, fondés sur des similitudes en matière de goûts et d’habitudes de consommation, ces communautés constitutives ne signifient pas seulement que nous avons des attachements communautaires – ce que le libéralisme reconnaît parfaitement –, mais que l’identité des individus est en grande partie façonnée par la communauté à laquelle ils appartiennent. Il leur est donc impossible de faire abstraction de cette appartenance au moment de déterminer quels sont les principes de justice qui vont gouverner leur société. C’est pourquoi on ne peut pas, selon les communautariens, définir une conception de la justice sur une base abstraite, mais seulement en se référant aux valeurs substantielles (éthique du bien ou des vertus) véhiculées par les traditions d’une communauté historique particulière. Contre une théorie libérale jugée désincarnée car coupée des réalités concrètes, le communautarisme entend dégager les conceptions de la « vie bonne » qui devraient, selon lui, présider à la détermination d’une forme de justice adaptée à la nature de chaque société particulière.